Un ingénieur au service du savoir

Formé comme ingénieur des mines, Louis Trasenster est chargé en 1840 du cours de statique élémentaire et de principes de dynamique aux Écoles spéciales de l'Université de Liège. En 1844, il obtient la chaire d'exploitation des mines, qu'il détient nominalement jusqu'en 1886, bien qu'il soit suppléé dès 1879 par Habets dans cet enseignement.Halkin L.-E. (dir.), Liber Memorialis : l'Université de Liège de 1867 à 1935, Université de Liège, 1936.

Son influence dépasse largement les amphithéâtres universitaires. Membre des conseils de perfectionnement de l'enseignement supérieur, ingénieur au Corps des mines, juré aux expositions universelles de Londres (1862), Paris (1867) et Vienne (1873), Trasenster participe à la reconnaissance internationale des savoir-faire liégeois. Président de l'Association des Ingénieurs sortis de l'Université de Liège, il se dévoue entièrement à ses élèves. Ses relations dans l'industrie lui permettent de les suivre et de les aider dans leur carrière. Ami de Frère-Orban et allié aux familles les plus en vue de la bourgeoisie locale, il dirige également la partie politique du Journal de Liège, ce qui accroît encore son autorité et son influence.Halkin L.-E., « Trasenster contre Kurth », Chronique de l'Université de Liège, 1967, p. 319.

Louis Trasenster
Louis Trasenster (1816-1896). Photo : Université de Liège.

Un recteur bâtisseur

En 1879, Louis Trasenster succède à Victor Thiry comme recteur de l'Université de Liège. Il demeure en fonction pendant deux périodes triennales, de 1879 à 1885, afin de pouvoir mener à bonne fin les grands travaux d'édification des nouveaux instituts. Son rectorat est marqué par une ambition : transformer l'Université en un centre d'excellence scientifique et technique. Son œuvre la plus emblématique est la construction des Instituts Trasenster, un ensemble de bâtiments dédiés aux sciences appliquées et à l'expérimentation.Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

Les Instituts Trasenster

Les huit instituts spécialisés sont construits entre 1880 et 1888, soit un laps de temps relativement restreint. De style néogothique ou néoclassique, ces édifices au caractère monumental prennent modèle sur les instituts allemands construits en Europe à la fin du XIXe siècle. Le 4 août 1879, un subside de 5,5 millions de francs est accordé aux deux universités d'État, dont 2,75 millions destinés à l'Université de Liège.Schreurs A., « Les premières années de l'institut pharmaceutique de Liège (1882-1883) », Bulletin de la CRMSF, n° 40, 2026.

Six des huit instituts sont conçus par l'architecte provincial Lambert-Henri Noppius (1827-1889). Les instituts sont répartis sur quatre sites : le parc privé de Cointe (institut astrophysique, 1880-1882), le Jardin botanique (instituts botanique et pharmaceutique), l'ancien hospice des incurables sur la rive droite de la Meuse (instituts anatomique et physiologique, rue de Pitteurs et place Delcour) et le site central de la place du 20-Août (institut chimique de Laurent Demany et institut électrotechnique). L'Institut de Zoologie (1885-1888), dirigé par Édouard Van Beneden (1846-1910), se déploie face au fleuve, sur le quai des Pêcheurs, actuel quai Van Beneden.Schreurs A., op. cit.

L'achèvement de ces instituts fournit l'équipement scientifique à de grands maîtres de cette époque, dont certains transmirent d'ailleurs leur nom à l'établissement qu'ils dirigeaient : Alfred Gilkinet (1845-1926) à l'institut pharmaceutique, Walthère Spring (1848-1911) à l'institut chimique, Auguste Swaen (1847-1929) à l'institut anatomique, Édouard Van Beneden à l'institut zoologique, Léon Frédérick (1851-1935) à l'institut physiologique. L'institut électrotechnique hérita du nom de l'ingénieur et sénateur Georges Montefiore-Levi (1832-1906).Schreurs A., op. cit.

Personne n'a porté plus d'intérêt que lui à l'École des Mines de Liège, personne non plus n'a eu des idées plus élevées en matière d'enseignement universitaire : ses six discours rectoraux font encore aujourd'hui une profonde impression.

Liber Memorialis, 1936.Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

Les six discours rectoraux

Les discours rectoraux de Trasenster révèlent une largeur de vues remarquable. Il préconise la généralisation des cours pratiques et l'extension des cours privés, énumère les enseignements nouveaux qui s'imposent (langues modernes, géographie, histoire, sciences politiques) et les laboratoires dont le besoin se fait sentir. Il conseille de joindre au but professionnel poursuivi en ordre principal par les universités belges le but scientifique et de donner même la première place à celui-ci.Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

En 1881, son retentissant discours rectoral traite du choix des professeurs, qu'il eût voulu plus large, en imitant le système allemand des Privatdozenten, et plus international. Il souhaite soustraire la responsabilité de ces nominations au seul gouvernement pour la confier aux autorités académiques et aux facultés, sous réserve de la confirmation ministérielle. En 1882, consacrant son discours à l'accessibilité de l'enseignement supérieur pour les femmes, il se montre « très accueillant pour celles-ci qui venaient, sous son rectorat, de faire leur apparition à l'Université de Liège ».Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

En 1883 et 1884, Trasenster reprend une question qui lui tient à cœur toute sa vie : l'enseignement des sciences sociales et politiques. Il déplore l'absence d'un programme sérieux pour ces branches et réclame l'étude approfondie des problèmes économiques. Dix ans plus tard, son vœu sera réalisé par le gouvernement.Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

Un libéral dans les guerres scolaires

Le rectorat de Trasenster coïncide avec les guerres scolaires qui opposent violemment libéraux et catholiques dans la Belgique des années 1870-1880. Libéral convaincu, ami de Frère-Orban, Trasenster entre en conflit ouvert avec le jeune historien catholique Godefroid Kurth, de trente ans son cadet, lors de la soutenance de thèse de ce dernier le 7 juin 1872. L'épisode, relaté par Halkin, illustre les tensions idéologiques qui traversent alors l'Université.Halkin L.-E., « Trasenster contre Kurth », Chronique de l'Université de Liège, 1967, p. 319-326.

Un héritage durable

On ne peut qu'admirer la largeur de vues de cet homme, ingénieur de métier et inspecteur des études des Écoles spéciales, dont le régime était aux antipodes de la liberté qu'il préconisait. Trasenster aura été l'un des plus nobles serviteurs de la cause du développement scientifique de l'Université.

Liber Memorialis, 1936.Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

Avec le prorecteur Victor Thiry, Trasenster est l'un des artisans de la loi de 1890 sur l'enseignement supérieur, dont toutes les stipulations, chose jusqu'alors inconnue, sont délibérées en Faculté et en Conseil académique. Lorsqu'il quitte ses fonctions, Trasenster laisse derrière lui une institution transformée. Son engagement en faveur d'un enseignement universitaire plus expérimental, plus ouvert et plus scientifique a permis à Liège de s'affirmer comme une référence en ingénierie et en sciences appliquées.Halkin L.-E. (dir.), op. cit.

Depuis leur obsolescence et le déménagement progressif des facultés scientifiques vers le Sart Tilman à partir des années 1960, les instituts Trasenster ont connu des fortunes diverses. La majorité des établissements conservent une destination scientifique ou culturelle : l'institut zoologique est devenu l'Aquarium-Muséum, l'institut anatomique accueille les sections linguistiques de l'Université, l'institut botanique abrite la Maison liégeoise de l'Environnement et le CRIE. Deux d'entre eux, l'institut Montefiore et l'observatoire de Cointe, font aujourd'hui l'objet de projets majeurs de réhabilitation. Une thèse de doctorat en cours, menée par Astrid Schreurs au laboratoire DIVA de l'Université de Liège, propose une analyse holistique de ces édifices dans la perspective de leur sauvegarde.Schreurs A., « Bâtir l'Université à la fin du XIXe siècle. Une analyse holistique des Instituts Trasenster de Lambert-Henri Noppius à Liège (1880-1889) », communication, Journée de la Recherche AAP, Université de Liège, 21 février 2025.

Bibliographie

  • Halkin L.-E. (dir.), Liber Memorialis : l'Université de Liège de 1867 à 1935, 3 vol., Université de Liège, 1936.
  • Halkin L.-E., « Trasenster contre Kurth », Chronique de l'Université de Liège, 1967, p. 319-326.
  • Schreurs A., « Les premières années de l'institut pharmaceutique de Liège (1882-1883) : réception, entretien et réparations à la fin du XIXe siècle », Bulletin de la Commission Royale des Monuments, Sites et Fouilles, n° 40, 2026.