L'Université et la ville
Fondée en 1817, l'Université de Liège se développe durant tout le XIXe siècle en suivant l'extension progressive du périmètre d'urbanisation de la ville. Soutenues par la Ville de Liège, les campagnes de constructions voient se créer toute une série d'instituts spécialisés, implantés au cœur du tissu urbain, sur les deux rives de la Meuse.Housen J., « Le Val-Benoît, témoignage majeur du Modernisme à Liège », Les Cahiers de l'urbanisme, n° 73, septembre 2009, p. 52-56.
L'Exposition universelle de 1905 marque une nouvelle extension du périmètre urbain et le développement des quartiers de Fragnée et de Fétinne, de part et d'autre du pont de Fragnée. C'est vers cette zone que se portera le choix de l'Université après la Première Guerre mondiale, lorsqu'une nouvelle phase d'extension devient nécessaire pour répondre aux besoins de la Faculté Technique, héritière de l'École des Mines.Housen J., op. cit., p. 53.
Genèse du campus
La croissance du nombre d'étudiants, le développement et la complexité croissante des technologies, l'impossibilité de faire évoluer les locaux inadaptés construits le siècle précédent dans le centre ville, auxquels s'additionnent les dommages causés par la guerre : Marcel Dehalu, professeur de topographie à la Faculté Technique, est chargé de l'étude d'un projet de construction nouvelle, avec le soutien de l'Association des Ingénieurs sortis de l'Université de Liège (A.I.Lg).Housen J., op. cit., p. 53.
Après avoir envisagé plusieurs sites, notamment celui de l'Institut Montefiore rue Saint-Gilles, ou le quartier des Vennes, c'est vers le Val-Benoît, sur la rive gauche, que se porte le choix. Autour des vestiges de l'ancienne abbaye cistercienne, de vastes terrains sont en effet disponibles, à la jonction entre les zones industrielles d'Ougrée et de Sclessin et les nouveaux quartiers résidentiels de Fragnée et de Fétinne.Housen J., op. cit., p. 53.
En 1924, Marcel Dehalu négocie l'achat du terrain aux familles Hauzeur et Lamarche-Roman. Les deux millions et demi de francs sont apportés par l'A.I.Lg, la Province et la Ville de Liège, avec l'appui du bourgmestre Émile Digneffe. Le Patrimoine de l'Université de Liège devient propriétaire du site.Housen J., op. cit., p. 53. Les sources divergent sur la superficie du terrain : Housen indique huit hectares ; les Guides d'architecture en Wallonie-Bruxelles (guides.archi) mentionnent dix hectares.
La construction de cinq ensembles est programmée : un Institut de Chimie appliquée et de Métallurgie, un Institut de Sciences minérales, un Laboratoire de thermodynamique couplé à une centrale de chauffage, un Institut de Mécanique et un Institut de Génie civil. Le projet est placé sous la direction technique de Fernand Campus, ingénieur et professeur de construction métallique. Chaque architecte se voit attribuer un bâtiment : Joseph Moutschen dessine l'Institut de Génie civil, Albert Puters l'Institut de Chimie et Métallurgie, Albert-Charles Duesberg le Laboratoire de thermodynamique et la chaufferie, tandis que Campus conçoit lui-même l'Institut de Mécanique.Housen J., op. cit., p. 53 ; Charlier S., notice « Institut de Génie civil », gar.archi, 2025.
La planification initiale prévoyait l'inauguration des nouveaux bâtiments pour l'Exposition de 1930, consacrée à la technique. L'inflation et les difficultés administratives et techniques contrarient ce calendrier : les travaux ne sont entamés qu'en 1930. Le 26 novembre 1937, à l'occasion du centenaire de l'École des Mines, le roi Léopold III inaugure l'Institut de Chimie et de Métallurgie, l'Institut de Génie civil, le Laboratoire de thermodynamique et la centrale de chauffage. L'Institut de Mécanique sera inauguré un peu avant la guerre.Housen J., op. cit., p. 53.
Un ensemble moderniste remarquable
De l'ensemble remarquable que forment les quatre bâtiments de la zone sud du Val-Benoît, les trois instituts (Chimie, Génie civil et Mécanique) et la centrale de chauffage, les deux plus belles réussites sont sans doute l'Institut de Chimie et de Métallurgie et l'Institut de Génie civil.Housen J., op. cit., p. 54.
L'Institut de Chimie et de Métallurgie
Albert Puters adopte pour l'Institut de Chimie un langage d'une éclatante simplicité. Sur toute la longueur de la rue Armand Stévart, le corps principal se déploie à l'horizontale sur trois niveaux ; aux deux extrémités de cette aile principale, deux ailes en retour délimitent un espace intérieur. Le complexe affecte la forme d'un E. Le bâtiment repose sur une ossature métallique enrobée de béton armé, masquée en façade par un parement de brique. La pierre de taille est utilisée pour les soubassements, les marches des escaliers et les seuils des fenêtres.Housen J., op. cit., p. 54-55.
La longue façade de la rue Stévart, vingt-cinq travées sur trois niveaux, est rythmée en son centre par le léger décrochement du hall d'accueil ; la cage d'escalier se transforme en tour, autrefois surmontée d'une horloge. Prévu pour abriter les services de chimie analytique, de chimie industrielle, d'électrochimie, de physico-chimie, de métallurgie et de sidérurgie, le bâtiment conçu par Albert Puters est résolument fonctionnel : l'architecte prévoit une claire séparation des zones en fonction de leur destination.Housen J., op. cit., p. 55.
L'Institut de Génie civil
L'Institut de Génie civil est sans aucun doute le monument principal du site du Val-Benoît, autour duquel s'articule l'ensemble du complexe. Conçu par Joseph Moutschen, professeur à l'Académie royale des Beaux-Arts de Liège, et Fernand Campus, l'institut abritait les départements d'hydraulique, d'architectures civile et industrielle, d'exploitation des mines, de topographies et d'exploitation des chemins de fer.Housen J., op. cit., p. 55.
Achevé en 1936, le bâtiment de trois étages repose sur une ossature métallique calculée par Fernand Campus. Les façades sont revêtues de petit granit.Charlier S., notice « Institut de Génie civil », gar.archi, 2025. Le plan adopte la forme d'un carré, sur lequel se greffe le bâtiment rectangulaire du laboratoire d'hydraulique. Le carré délimite une cour intérieure, occupée par une aile qui la traverse en diagonale. Aux deux extrémités de cette diagonale, deux grands auditoires ; les coins du carré accueillent les entrées et les cages d'escalier.Housen J., op. cit., p. 55.
Dans la droite ligne du cubisme et du Bauhaus, l'Institut de Génie civil fait preuve d'un expressionnisme géométrique d'une rare qualité. L'entrée du côté de la rive de Meuse affecte la forme d'un cube ; celle donnant sur l'intérieur du site est un parallélépipède rectangle dressé en hauteur. Sur les façades latérales, les travées sont soulignées par des piliers en reliefs. L'entrée principale est signalée par un auvent en béton. Les baies d'angle monumentales, les cages d'escalier et couloirs largement éclairés par des châssis métalliques, ainsi que les garde-corps et rampes d'escalier, portent la marque caractéristique de Moutschen.Housen J., op. cit., p. 55 ; Charlier S., op. cit.
Ce bâtiment, d'une architecture remarquable caractéristique des années 1930, se prête idéalement à un aménagement en musée : vaste espace sans cloison intérieure, grande hauteur sous plafond, larges couloirs de circulation, présence d'auditoires.
Jean-Patrick Duchesne et André Gob, plaidant en 2003 pour l'installation d'un Musée des Beaux-Arts dans l'Institut de Génie civil.Duchesne J.-P. & Gob A., « Pour un Musée des Beaux-Arts à Liège », Art&fact, n° 22, 2003, p. 111-114.
L'Institut de Mécanique
Achevé quelques années après l'Institut de Chimie et l'Institut de Génie civil, l'Institut de Mécanique (1932-1939) est l'œuvre de Fernand Campus. Le plan rappelle celui du bâtiment de Moutschen : un carré traversé par une diagonale, les entrées placées aux deux coins du carré dans l'axe de la diagonale. Les parements de brique font écho au bâtiment dessiné par Puters pour la Chimie. Les verrières convexes des deux halls d'entrée font l'originalité de l'Institut de Mécanique : celle du côté des cours et parking est spectaculaire et fait la jonction entre deux des ailes du carré ; celle du côté de la rue Solvay est plus discrète et s'enfonce dans le coin tronqué de l'angle du carré.Housen J., op. cit., p. 56.
La centrale thermoélectrique
Dans le prolongement de l'Institut de Mécanique, sur la rue Ernest Solvay, la centrale thermoélectrique dessinée par Albert Duesberg (1932-1937) est constituée d'une série de parallélépipèdes largement vitrés, emboîtés les uns dans les autres et surmontés d'une tour-cheminée.Housen J., op. cit., p. 56.
Guerre, transfert et abandon
Endommagé durant la Seconde Guerre mondiale, le campus fait l'objet de restaurations par l'Université, suivies d'agrandissements divers. Dans la zone nord du site, deux bâtiments témoignent des dernières étapes de construction : l'ancien laboratoire Van de Graaf (C.R.M.), construit entre 1956 et 1959, et l'ancien Institut de Mathématiques (architecte M. Burton, 1964-1965), haut et mince parallélépipède perpendiculaire au cours de la Meuse, devenu un repère visuel de l'ensemble du site.Housen J., op. cit., p. 56.
À la fin des années 1950, sous l'impulsion du recteur Marcel Dubuisson, l'Université de Liège se lance dans la migration de l'ensemble de ses activités vers le domaine du Sart-Tilman. Entre 1967, année de l'inauguration du nouvel Institut de Chimie au Sart-Tilman, et le départ des derniers occupants, l'ULg quitte progressivement les lieux. L'Institut de Mathématiques est pour partie réinvesti par le FOREM et la section des Arts de la Parole du Conservatoire de Liège (ESACT).Housen J., op. cit., p. 54. Housen situe le départ des derniers occupants universitaires « en décembre 2005 » (p. 52), puis mentionne « 2006 (départ des derniers ingénieurs) » (p. 54). Charlier S. (gar.archi, 2025) indique 2005 ; les Guides d'architecture en Wallonie-Bruxelles (guides.archi) mentionnent 2006. L'abandon semble avoir été progressif, entre fin 2005 et courant 2006.
Reconversion
Reconnu comme « Site à Réaménager » par la Région wallonne, le Val-Benoît fait l'objet, à partir de 2012, d'un projet de reconversion confié aux bureaux Baumans-Deffet, Alain Dirix et BEL, avec la consultation de Sébastien Ochej, Virginie Pigeon (Du Paysage) et Matriciel.Guides d'architecture en Wallonie-Bruxelles, notice « Le Val Benoît », guides.archi, s.d. ; Housen J., op. cit., p. 56. Les transformations se succèdent : l'Institut de Génie civil est réhabilité en bureaux par Baumans-Deffet en 2016Charlier S., op. cit., l'Institut de Mécanique est transformé en résidence de coliving (ARC Residence) par ARTAU architectes en 2021, et la centrale thermoélectrique accueille la Cité des Métiers en 2024.Guides d'architecture, op. cit.
Bibliographie
- Charlier S., notice « Institut de Génie civil », gar.archi, 2025.
- Dehalu M., Bâtir, n° 63, février 1938, p. 53-54, 59-62.
- Duchesne J.-P. & Gob A., « Pour un Musée des Beaux-Arts à Liège », Art&fact, n° 22, 2003, p. 111-114.
- Frankignoulle P., L'Université de Liège dans sa ville (1817-1989). Une étude d'histoire urbaine, thèse de doctorat, Université libre de Bruxelles, 2004-2005, p. 160-163.
- Guides d'architecture en Wallonie-Bruxelles, notice « Le Val Benoît, ancienne Faculté des sciences appliquées de l'Université de Liège », guides.archi, s.d.
- Housen J., « Le Val-Benoît, témoignage majeur du Modernisme à Liège », Les Cahiers de l'urbanisme, n° 73, septembre 2009, p. 52-56.
- Tomsin P., « De remarquables bâtiments dans la ville de Liège : les instituts de la Faculté des Sciences appliquées du Val-Benoît », Art&fact, n° 19, 2000, p. 38-40.