« Elle intégra à son décor urbain un monument hors mesure, d'allure futuriste et d'inspiration utopique. » Jacques Dubois

Nicolas Schöffer et l'art cybernétique

Nicolas Schöffer (1912 – 1992) est né à Kalocsa en Hongrie. Dans les années 1930, il rejoint Paris. La guerre le rattrape et il se réfugie en Auvergne où il peint des scènes christiques, étonnement très éloignées des sculptures qu'il créera quelques années seulement après la guerre.

Artiste et ingénieur passionné des nouvelles technologies, Schöffer s'inspire à la fin des années 1940 de l'architecture industrielle, en forme de tours de communication et d'antennes. Il invente le spatiodynamisme qu'il définit comme « l'intégration constructive et dynamique de l'espace dans l'œuvre plastique », puis décline le concept avec le luminodynamisme et le chronodynamisme.

Dès le début des années 1950, il introduit la théorie cybernétique dans l'art en utilisant les notions d'espace, de temps et de lumière dans ses sculptures. L'électronique lui permet de concevoir des sculptures autonomes dont la première est installée à Paris en 1955.

Une œuvre monumentale

La Tour cybernétique de Liège, « fière affirmation d'une modernité inédite », est commandée par un « cerveau » électronique qui réagit à l'environnement, produisant de façon aléatoire des mouvements grâce à des pales motorisées en aluminium anodisé, des lumières ainsi que des sons. Certaines séquences musicales ont été composées par Henri Pousseur. Un « moteur d'indifférence » intervient pour briser une éventuelle monotonie dans les réactions de la Tour.

Mais la Tour, inaugurée dans la foulée de la grève générale de l'hiver 1960-1961, ne compte pas que des partisans, « éveillant, comme il se doit, des réticences en raison de sa trop grande audace. Par sa nouveauté technologique, architecturale, musicale et lumineuse, elle désarçonna de fait le plus grand nombre. »

Déclin et abandon

L'œuvre semble avoir été pensée comme une expérience, sans grande considération pour la durabilité de l'installation. D'un maniement complexe, la Tour est victime d'une série de pannes.

C'est le Spectacle Audiovisuel Luminodynamique, très rapidement séparé de l'œuvre pour devenir l'éclairage d'apparat de la façade du Palais des Congrès, qui s'éteint en premier, avant même la fin des années 1960. Suivent les magnétophones, installés dans la petite vitrine au pied de la tour, qui ne résistent ni à l'humidité, ni au vandalisme.

Le système n'était pas réellement autonome. Le spectacle complet était piloté par les techniciens qui l'avaient conçu. Une fois que l'artiste et les spécialistes eurent quitté Liège, personne ne pouvait piloter l'ensemble.

À l'aube des années 1970, la Tour devient complètement inerte dans l'indifférence presque totale. « Même la génération des années 1970, ouverte en principe à l'expérimentation, ne lui manifesta guère d'intérêt. »

Restauration

Il faut attendre les années 1990 pour que s'amorce un long travail de restauration, notamment grâce à l'impulsion de l'asbl « Les Amis de la Tour cybernétique ». La Tour est classée sur la liste du Patrimoine exceptionnel de Wallonie en 2009. Mais l'absence de documentation complique terriblement le travail.

Malgré la complexité de l'entreprise, la Tour cybernétique reprend vie en 2016. Ses effets d'origines sont reproduits grâce à des technologies contemporaines qui respectent l'intégrité esthétique de l'œuvre. Le programme de gestion sonore, dynamique et lumineuse est reconstitué à l'identique. Les bandes sonores originales, fragmentaires et de mauvaise qualité, sont numérisées et restaurées. Budget total : 3,3 millions d'euros.

Cette fois, l'ensemble des systèmes est entièrement documenté.