Un projet né dans un contexte mouvementé
Au milieu des années 1830, la ville de Liège connaît d'importants bouleversements urbanistiques. Le comblement des nombreux bras de la Meuse contribue à l'assainissement d'une ville dont la population ne cesse de croître. Les rues de la Régence et de l'Université viennent d'être créées.
C'est dans ce contexte que quelques riches spéculateurs conçoivent le projet d'un passage couvert reliant la rue Vinâve d'Île à la rue de l'Université.Théodore Cerfontaine, banquier ; Jean-Baptiste Hanquet, négociant ; Louis-Désiré Lemonnier, architecte ; Gérard Nagelmaekers, banquier ; Rassenfosse-Brouet, négociant ; et Joseph Forgeur, avocat et futur sénateur. Le 28 juillet 1836, ils fondent la Société civile du Passage Lemonnier. Le capital s'élève à 1,6 million de francs belges, réparti en 1.600 actions de 1.000 francs.
Le Conseil communal accepte le projet le 8 avril 1837. Les travaux avancent rapidement malgré une crise financière en 1838-1839, provoquée par une faillite bancaire, qui menace un temps le projet. L'achèvement, prévu le 24 juin 1839, est néanmoins avancé : le passage est ouvert au public dès le 25 janvier 1839.
Lorsque le Passage Lemonnier est inauguré, la Belgique est encore en pleine construction politique. Indépendante depuis 1830, elle doit attendre avril 1839 pour voir ses frontières définitivement établies avec la signature du traité des XXIV articles à Londres. Ce traité met fin aux tensions entre la Belgique et les Pays-Bas, en partageant le territoire du Luxembourg et en accordant Maastricht aux Néerlandais. Malgré ces incertitudes géopolitiques, la presse liégeoise se fait largement l'écho de l'inauguration du passage, saluant ce projet comme un symbole du renouveau urbain de la ville.
Les plans sont dressés par l'architecte Louis-Désiré Lemonnier, également ingénieur en chef à l'Administration du Chemin de Fer de l'État, avec la collaboration d'Henri-Victor Beaulieu, architecte de la Ville. Théodore Gobert rapporte que, pour baptiser la galerie, les deux auteurs s'en remirent au sort. Le nom de Beaulieu resta dans l'urne. La galerie fut baptisée Passage Lemonnier.Gobert Théodore, Liège à travers les âges. Les rues de Liège, t. 3, Liège, 1926, p. 557.
Architecture néoclassique
Le passage, long de 160 mètres et large de 4 mètres, renferme cinquante-six maisons indépendantes à quatre niveaux. Le rez-de-chaussée est occupé par des commerces luxueux, les étages servent d'habitations, accueillant au XIXe siècle quelque trois cents résidents.Parmi les commerces notables, on trouve la Grande Parfumerie des Artistes (Monsel, Michel, Remy), les 100,000 Chemises, le marchand de comestibles Tierentijn, ou encore un opticien installé au n° 47 de façon ininterrompue depuis l'origine. Source : passagelemonnier.com.
Le passage s'articule en deux parties, séparées par la rue Lulay-des-Fèbvres, reliées par une rotonde polygonale qui crée une rupture visuelle et dynamise la perspective. Si cette rotonde est saluée pour son originalité, certains critiques de l'époque regrettent l'angle qu'elle introduit, empêchant une vue linéaire parfaite.
Les façades extérieures présentent une architecture symétrique, teintée de références néoclassiques : arc en plein cintre flanqué de pilastres, balcon sur doubles consoles. Des pilastres en marbre bordent les façades des boutiques, dont les vitrines sont encadrées de cuivre, reflétant la lumière naturelle filtrée par la verrière.Les similitudes les plus frappantes s'observent au Passage des Panoramas (1800) et au Passage Vendôme (1825-1827) à Paris.
Une verrière en bâtière continue, autoportante et à deux versants symétriques, protège l'essentiel de l'espace. La rotonde est couverte d'une verrière polygonale.
Le café « La Renaissance »
Au niveau de la rotonde, le café « La Renaissance » surpasse en richesse et en élégance toutes les autres parties du passage. La presse du 25 janvier 1839 en témoigne :
« La voûte en caissons, richement peints d'après les dessins des plus grands maîtres italiens, est soutenue par neuf piliers carrés, qui offrent, sur toutes leurs faces des arabesques gracieuses. »Le Politique. Journal de Liège, 25 janvier 1839, p. 3, col. 2-3.
Le chroniqueur du Messager des Sciences historiques de Belgique compare le café à « un palais des Mille et une Nuits ».Messager des Sciences historiques de Belgique, n° 1, Gand, 1839, p. 148. L'escalier en spirale, en fonte à jour, fait l'admiration unanime : « Rien n'en égale la légèreté et la grâce. On dirait qu'il est l'œuvre d'une fée. »
Une inauguration marquante
Le 24 janvier 1839, une foule enthousiaste se presse pour découvrir le passage. Les principaux journaux de la ville couvrent l'événement avec emphase. Le Politique le compare aux plus belles galeries parisiennes, tandis que Le Journal de Liège et de la Province parle d'un « monument sans rival en Belgique ».Cokaiko Sébastien, Passage périodique. Le Passage Lemonnier et la presse (1839-2009).
La cérémonie est à la hauteur de l'événement : le bourgmestre Jean-Joseph Tilman prononce un discours soulignant l'importance économique du passage. Un concert dirigé par Joseph Daussoigne-Méhul, avec des morceaux de Beethoven, Rossini et Méhul, est interprété par les élèves du Conservatoire de Liège.
Six cents becs de gaz illuminent la galerie. Les journalistes rivalisent de superlatifs :
« Les élus, assez heureux pour pénétrer à l'intérieur, auraient pu se croire dans le vestibule du Temple du Soleil ; car, leurs yeux, éblouis par la lumière jaillissant de plus de six cents becs de gaz et réfléchie par la voûte de glaces, avaient peine à apercevoir le fond de l'immense galerie. »Le Politique. Journal de Liège, 25 janvier 1839, p. 3, col. 2-3.
L'enthousiasme est tel que la ville doit prendre des mesures pour réguler la circulation et annuler certains bals prévus dans le passage. Les Liégeois surnomment le passage li rowe di Veûle, la rue de verre. Le 27 avril 1839, soit trois mois à peine après l'ouverture, le Collège échevinal formule un arrêté n'y autorisant l'accès que la journée, jusqu'à 19 heures.
Le premier du genre en Belgique
Le Passage Lemonnier est le premier passage couvert de cette envergure en Belgique. Il précède les Galeries Saint-Hubert de près d'une décennie.Les Galeries Saint-Hubert n'ouvrent que le 20 janvier 1847. Jean-Pierre Cluysenaar, leur architecte, se serait intéressé de près à la construction du passage liégeois et s'en serait inspiré pour son propre tracé.Geist Johann Friedrich, Le Passage. Un type architectural du XIXe siècle, Liège, 1982, p. 110.
Gérard de Nerval, de passage à Liège peu avant 1852, témoigne lui aussi de l'admiration que suscite l'édifice : « bien plus, un passage, le passage Lemonnier, qui ne fait plus l'envie et le désespoir de Bruxelles, depuis qu'on a ouvert dans cette ville les galeries de Saint-Hubert. »de Nerval Gérard, Lorely, Paris, 1995, p. 329.
Transformations et modernisations
En 1902, l'Art nouveau s'invite discrètement dans le passage. L'architecte Arthur Limage (Echt, Hollande, 1867) redessine la devanture du café « La Renaissance » selon la nouvelle esthétique. C'est le seul exemple du genre au sein du passage.
Entre 1936 et 1937, l'architecte Henri Snyers, assisté du maître d'ouvrage Louis Dabin, entreprend une rénovation complète dans un esprit moderniste.Snyers s'inspire notamment des quartiers Frugès de Le Corbusier à Pessac (1926-1927) et de la rue Mallet-Stevens de Robert Mallet-Stevens à Paris (1926-1927). Source : Guide d'architecture moderne et contemporaine, Liège 1895-2014. Les devantures des boutiques sont unifiées dans un dessin sobre et épuré. L'ancienne verrière est remplacée par une élégante couverture en pavés de demi-cristal fournis par les Cristalleries du Val Saint-Lambert. La rotonde est renforcée en béton armé et recouverte de briques de verre. Un système d'éclairage indirect nocturne, conçu en collaboration avec Philips, accentue l'atmosphère feutrée du lieu. Le sol reçoit un pavage linéaire résistant à l'usure.
La sculptrice Madeleine Schoofs réalise deux statues représentant Minerve, protectrice des artisans, et Mercure, dieu du commerce. Le peintre Edgar Scauflaire intervient dans la rénovation partielle de la salle de spectacle « La Légia », située au deuxième étage.Le Passage Lemonnier est classé comme monument en 1988.
La guerre et l'après-guerre
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le passage subit de lourds dégâts. Le 25 mai 1940, les bombardements détruisent la façade côté Vinâve d'Île. Si la structure principale résiste, les étages supérieurs sont ravagés par les flammes. Plus tard, l'impact d'un missile V1 endommage la toiture en briques de cristal.
Les décennies suivantes voient une série d'interventions qui dénaturent progressivement le passage. Les pavés de verre de la verrière sont remplacés par des feuilles de plastique. En 1965, le dôme en briques de verre de la rotonde cède la place à une structure en béton renforcée de mosaïques de verre. La façade côté Vinâve d'Île n'est reconstruite qu'en 1974.Source : Guide d'architecture moderne et contemporaine, Liège 1895-2014, via guides.archi. Peu à peu, la galerie perd son cachet et son attractivité commerciale.
Déclin et tentatives de relance
À partir des années 1990, le Passage Lemonnier doit faire face à la concurrence des grands centres commerciaux modernes. Les boutiques ferment les unes après les autres. En 2003, six locaux sont laissés vacants. Cette situation inquiète les autorités locales, qui organisent en 2005 une table ronde pour réfléchir à l'avenir du passage.Charlier Sébastien, L'architecture Art nouveau à Liège, mémoire, Université de Liège, 2008.
Les discussions mettent en évidence plusieurs problèmes : une perte d'identité liée aux rénovations inadaptées, un manque de diversité commerciale, et la nécessité de réhabiliter les étages supérieurs en logements de qualité.
En 2013, un ambitieux projet de rénovation est confié au Cabinet p.HD, composé de Pascal Dumont, Gilles Hambücken et Paul Hautecler. Les travaux, qui s'étendent jusqu'en 2020, visent à restaurer la verrière et redonner au passage son éclat d'antan, en rétablissant l'équilibre entre patrimoine et modernité.Cabinet p.HD (Pascal Dumont, Gilles Hambücken, Paul Hautecler), rénovation 2013-2020. Source : guides.archi.
Ce qui reste aujourd'hui de l'architecture primitive de Lemonnier se limite à la partie supérieure de la façade rue de l'Université. Quelques vestiges du café d'origine subsistent, dont une toile du peintre liégeois Joseph Carpay (1822-1892), récemment restaurée.
Bibliographie
- Charlier S., L'architecture Art nouveau à Liège, mémoire, Université de Liège, 2008.
- Cokaiko S., Passage périodique. Le Passage Lemonnier et la presse (1839-2009).
- Courrier de la Meuse, n° 22, Liège, 25 janvier 1839, p. 3.
- Gaiardo L., « Le passage Lemonnier » dans Warzée G. (dir.), Le patrimoine moderne et contemporain de Wallonie, Namur, 1999, p. 265-268.
- Geist J. F., Le Passage. Un type architectural du XIXe siècle, Liège, 1982.
- Gobert T., Liège à travers les âges, t. 3, Liège, 1926.
- Le Politique. Journal de Liège, n° 22, 25 janvier 1839, p. 3.
- Messager des Sciences historiques de Belgique, n° 1, Gand, 1839, p. 148.
- Micha É., « Le Passage Lemonnier au XIXe siècle », Bulletin de la C.R.M.S.F.
- de Nerval G., Lorely, Paris, 1995.
- Guide d'architecture moderne et contemporaine, Liège 1895-2014, via guides.archi.
- Société civile du Passage Lemonnier, « Histoire », passagelemonnier.com.