Des origines à la commande publique

Les origines de l'établissement remontent à 1868, lorsque la baronne Léonie de Waha de Chestret (1836-1926) fonde un « institut supérieur libre de Demoiselles » destiné à permettre l'accès des jeunes filles à l'enseignement secondaire. En 1925, l'école prend le titre de « lycée » et conduit aux études universitaires.Charlier S., « De la revue d'avant-garde à la reconnaissance publique : la collaboration entre architectes et plasticiens à Liège dans les années 1930 », In Situ, n° 32, 2017, citant Desaive P.-Y. et Pecoraro S., « Le lycée Léonie de Waha », dans Warzée G. (dir.), Le patrimoine moderne et contemporain de Wallonie. De 1792 à 1958, Namur, DGATLP, 1999, p. 246.

À l'étroit dans ses locaux de la rue des Célestines, le lycée nécessite rapidement de nouvelles installations. La Ville envisage d'abord l'agrandissement du bâtiment existant puis, en 1932, décide de construire un complexe sur des terrains situés à l'angle des rues Jonfosse et Pouplin.Charlier S., op. cit., citant Bulletin administratif de la Ville de Liège, 1932, p. 169-171. Les premiers plans sont adoptés par le conseil communal en 1933.Charlier S., op. cit., citant Bulletin administratif de la Ville de Liège, 1933, p. 1271.

Un contexte politique favorable

En 1935, la coalition tripartite dirigée par Paul Van Zeeland (1893-1973) met en place une politique de grands travaux et crée l'Office du redressement économique (OREC), dont la direction artistique est confiée à Henry van de Velde (1863-1957).Charlier S., op. cit., citant Vanthemsche G., « De mislukking van een vernieuwde economisch politiek in België voor de tweede wereldoorlog : de OREC », Revue belge d'histoire contemporaine, 1982, t. XIII, n° 3-4, p. 339-389. À Liège, la nouvelle coalition communale confie l'échevinat des travaux publics à Georges Truffaut (1901-1942). La modernisation des bâtiments publics connaît alors un formidable coup d'accélérateur : écoles, aires de jeux et infrastructures sportives se multiplient dans la région liégeoise.Charlier S., op. cit.

Jean Moutschen (1907-1965), l'un des fondateurs de la revue d'architecture L'Équerre en 1928, est entré au service communal de l'architecture en 1933. Il se voit confier des projets d'envergure dont le lycée Léonie de Waha constitue certainement l'œuvre la plus aboutie.Charlier S., op. cit. En 1936, la Ville, qui n'a pas encore entamé les travaux, revoit ses plans et décide de construire sur un terrain plus grand et plus proche du centre, sur le boulevard d'Avroy.Charlier S., op. cit., citant Bulletin administratif de la Ville de Liège, 1936, p. 188-193.

Un programme ambitieux

Le programme est considérable : vingt-sept classes, deux gymnases, une piscine, une salle de spectacle de 900 places, un internat de quatre-vingt-quinze chambres ainsi qu'un abri antiaérien.Charlier S., op. cit., citant « Vers la ville saine. Liège. Un lycée, un groupe scolaire, une piscine », L'Équerre, septembre 1936, n° 9, p. 1-2.

Le complexe se compose de quatre immeubles ceinturant la cour de récréation. Le bâtiment principal abrite le hall et la grande salle de spectacle. Orientée à l'est, celle-ci s'emboîte dans une construction dont les murs sont aveugles, et son emplacement en front de voirie permet d'isoler les classes du tumulte de la rue. Se développant en profondeur, le bâtiment en épi est idéalement orienté au sud. Les trois premiers niveaux accueillent les classes tandis que les deux derniers abritent l'internat, avec au quatrième étage quatre-vingt-dix chambres séparées par des cloisons légères et, au cinquième, le réfectoire, la cuisine, la salle de jeux, la salle de musique et les locaux de la direction.Charlier S., op. cit.

Au sud, une longue galerie-promenade donne accès aux salles d'étude et sert également d'espace de détente. Pour favoriser l'apport en lumière naturelle, Moutschen réalise une façade entièrement vitrée et équipée de hauts châssis métalliques. Sur la toiture-terrasse, l'architecte dispose un solarium réservé aux enfants de l'internat. Le troisième bâtiment, en L, ferme la cour et abrite les deux salles de gymnastique et la piscine.Charlier S., op. cit.

La façade principale : un écrin de petit granit

Les interventions artistiques à l'extérieur du bâtiment se distinguent par une écriture classique. La façade principale s'inscrit dans un immense rectangle aveugle de 30 sur 31 mètres, presque entièrement recouvert de dalles de petit granit. Les œuvres de Louis Dupont (1896-1967), Adelin Salle (1884-1952) et Robert Massart (1892-1955), traitées en frise, mettent en scène un groupe d'adolescentes drapées à l'antique, reposant sur de robustes colonnes qui se prolongent sur toute la hauteur de l'édifice.Charlier S., op. cit.

Sur la façade arrière du bâtiment principal, Oscar Berchmans (1869-1950) s'essaie à une nouvelle pratique artistique avec une mosaïque monumentale. Dans une grande simplification formelle, elle représente neuf figures féminines drapées portant divers éléments symbolisant l'enseignement du sport, de la littérature, de la science et des arts : raquette de tennis, livre, globe terrestre, lyre, palette.Charlier S., op. cit.

Les décors intérieurs : l'art au service de la pédagogie

Dans cette école pour jeunes filles, les thèmes de l'apprentissage se conjuguent avec ceux de la féminité. Dans le petit hall qui conduit à la cour de récréation, les toiles de Marcel Jaspar (1886-1952) montrent un paysage industriel ainsi qu'une scène champêtre. La bibliothèque est décorée d'un panneau de Joseph Verhaeghe (1900-1987) représentant des usines à Ougrée et d'un bas-relief de Louis Gérardy (1887-1959) illustrant le travail à la mine. Edmond Delsa (1875-1957), proche collaborateur des revues Anthologie et L'Équerre, peint une vue de Huy installée dans la salle d'étude du deuxième étage.Charlier S., op. cit.

Parmi ces interventions relativement conventionnelles, d'autres tendances plus proches de l'avant-garde se retrouvent également. Jean Moutschen confie à Fernand Steven (1895-1955) la décoration de la salle de physique et du laboratoire de chimie. Le peintre, proche collaborateur de Georges Linze (1900-1993) au sein du « Groupe d'art moderne de Liège » et de L'Équerre, réalise deux toiles abstraites de tendance futuriste aux lignes très nerveuses.Charlier S., op. cit.

Dans la grande salle des fêtes, ce sont des compositions expressionnistes qui ceinturent l'espace. Le progrès de l'Humanité grâce à l'étude, œuvre de Robert Crommelynck (1895-1968), fait face à un travail plus classique d'Auguste Mambour (1896-1968) montrant des personnages prenant diverses poses. Dans le hall principal, des reliefs de jeunes filles réalisés par Georges Petit (1879-1958) côtoient les toiles de Stevens.Charlier S., op. cit.

La piscine : vitraux et mosaïques

De l'autre côté de la cour de récréation, la piscine réunit deux autres artistes proches de l'avant-garde. Marcel Caron (1890-1961) dessine une série de vitraux qui mettent en scène une régate d'aviron sous les yeux de la foule. En face, de l'autre côté du bassin, Adrien Dupagne (1889-1980) réalise six panneaux en mosaïque figurant des fonds marins exotiques. Sur un mur, une mosaïque représente les différents mouvements de la brasse.Charlier S., op. cit.

L'esthétique est mise au service de la pédagogie en utilisant une thématique très liée à l'enfance. Le lycée se distingue moins par le choix des artistes que par la situation des œuvres dans ses bâtiments : de nombreuses œuvres sont disposées à proximité immédiate des élèves. Le processus de décloisonnement des arts trouve ici une expression concrète des ambitions sociales poursuivies par les auteurs des revues Anthologie et L'Équerre.Charlier S., op. cit.

L'art dans l'architecture publique

L'intérêt que porte Jean Moutschen à l'intégration des œuvres d'art ne se limite pas au lycée Léonie de Waha. Le statut des plasticiens, et particulièrement leur position dans l'architecture publique, se voit conforté et appuyé par l'architecte qui déclare en 1938 vouloir consacrer cinq pour cent du budget à la décoration des bâtiments communaux.Charlier S., op. cit., citant « Au lycée Léonie de Waha, architecte Jean Moutschen », Bâtir, août 1938, n° 69, p. 365.

Bibliographie

  • Charlier S., « De la revue d'avant-garde à la reconnaissance publique : la collaboration entre architectes et plasticiens à Liège dans les années 1930 », In Situ, n° 32, 2017.
  • Desaive P.-Y. et Pecoraro S., « Le lycée Léonie de Waha », dans Warzée G. (dir.), Le patrimoine moderne et contemporain de Wallonie. De 1792 à 1958, Namur, DGATLP, 1999, p. 246 (cité par Charlier).
  • Bulletin administratif de la Ville de Liège, 1932, 1933, 1936 (cité par Charlier).
  • « Vers la ville saine. Liège. Un lycée, un groupe scolaire, une piscine », L'Équerre, septembre 1936, n° 9, p. 1-2 (cité par Charlier).
  • « Au lycée Léonie de Waha, architecte Jean Moutschen », Bâtir, août 1938, n° 69, p. 365 (cité par Charlier).